La promotion du médicament a-t-elle encore un avenir ?
ou
La grande mutation
(Extraits du livre à paraître en février 2006)
Extrait 1 : Analyse de la charte de la visite médicale

Utilisons nos propres méthodes d'analyse sémantique pour mieux pénétrer les entrailles de la charte.

On peut se demander, mais pourquoi analyser la charte de la visite médicale ? Tout le monde l'a lue et relue, certains même ont participé à la rédaction des différents brouillons. Tout le monde sait de quoi elle parle, et quels seront les nouveaux enjeux de la promotion des médicaments.

En tant que spécialistes de l'analyse de langage nous savons qu'il n'en est rien. Nous savons qu'une lecture (et même plusieurs lectures) ne nous délivre que la face visible du contenu d'un texte ; nous lisons et retenons surtout ce qui nous intéresse, ce qui nous fait peur, ou ce qui nous enchante, bref ce qui nous touche et ce qui nous donne raison.
Toute lecture naïve est subjective, et seule une analyse précise peut faire apparaître des caractéristiques jusqu'alors cachés par notre propre sensibilité. Ce n'est pas le lieu de présenter le fonctionnement d'une analyse sémantique ; nous l'avons fait ailleurs (voir la bibliographie). Rappelons juste quelques notions de base.

Acceptons pour simplifier la définition la plus élémentaire du mot : sémantique = étude du sens des mots. Et acceptons, aussi pour faire plus court, la définition du mot sens de Wittgenstein : le sens d'un mot est donné par son utilisation. Ce qui veut dire clairement que le sens d'un mot n'est pas donné par sa définition, notion abstraite, mais par la façon dont il est utilisé dans des phrases concrètes. Cette étude se situe au niveau le plus concret, celui du Territoire comme le dirait la Sémantique Générale. Les définitions sont des reflets de ce que les gens pensent, ce sont encore des concepts ; l'étude du comportement de mots dans des textes est le reflet de ce que les gens disent vraiment. C'est ainsi que l'étude sémantique peut être considérée comme très proche des études et observations comportementales, c'est l'étude du comportement verbal. Pour nous, il existe trois niveaux d'approche permettant de connaître et/ou de modifier une personne : l'étude de ce qu'elle PENSE (les opinions les croyances, les idées…), l'étude de ce qu'elle DIT et l'étude de ce qu'elle FAIT. Chaque niveau étant plus concret que le précédent, il devient plus important pour l'action, que le niveau supérieur.

Une étude sémantique nous permet de comparer ce que dit une personne par rapport à ce qu'elle pense, et ce qu'elle dit par rapport à ce qu'elle fait.

Au niveau basique, l'étude sémantique suppose quelques opérations inévitables : d'une part un comptage des mots et des expressions utilisées dans le texte étudié, d'autre part, l'étude des associations de mots et de thèmes rencontrés, à la recherche d'une structure du langage étudié. Ceci pour rester au niveau du texte c'est-à-dire au niveau linguistique. Mais le sens d'un mot est aussi donné par son contexte extralinguistique. Donnons un exemple fort simple : si je vous dis : " Il est minuit ", quel sens aura cette expression ? Au niveau du texte, on ne peut le dire. Car cette expression peut être une réponses informative à la question : " Quelle heure est-il ? " ; cela peut-être, en discothèque une façon de dire qu'il n'est pas tard alors que si je suis chez moi et que je me lève de table en baillant et en allant chercher mon pyjama, ce sera une façon polie de dire : " Il est temps que vous partiez. "

En ce qui concerne la charte de la visite médicale, ; il sera intéressant de procéder à une triple analyse : une étude du LEXIQUE utilisé, une étude de la structure du langage et une étude de l'environnement que nous avons appelé ici : " étude relationnelle ". Dans cette analyse succincte, nous nous sommes placés dans l'optique du lecteur naïf (qui doit aussi être celle de l'analyste) qui ne sait rien de l'industrie pharmaceutique, sinon les âneries habituelles qu'il entend à la télé, et nous avons cherché à analyser des faits à la manière d'un ethnologue observant une peuplade inconnue.

Dans ce chapitre, nous commencerons par l'analyse relationnelle pour essayer de donner un sens au texte sur le plan de la relation gouvernement - laboratoires et accessoirement de la relation labos -médecins. Car, nous le verrons, cette charte qui s'intitule " de la visite médicale " nous apprend curieusement plus sur la relation des laboratoires et des autorités que sur la visite médicale elle-même.

Analyse relationnelle
Au niveau d'un premier comptage général, nous trouvons dans cette charte : * 102 phrases * 2747 mots (soit 27 mots par phrase) * 29 paragraphes Le lexique (ou liste de mots/expressions différents) avant regroupement de synonymes est composé de 356 mots et expressions différentes. Ces 356 entrées du lexique représentent un total de 510 occurrences. Chaque mot est donc dit, en moyenne : 1,43 fois, ce qui est peu. Si l'on classe les occurrences (nombre de fois) de ces éléments, on trouve qu'avec 67 MOTS, soit 19% des mots, on forme 43% des occurrences.

Ces chiffres montrent que nous avons là affaire à un texte très peu redondant : chaque phrase avance un argument nouveau. Il s'agit bien d'un texte de loi, et pour le mémoriser, le comprendre, il faut le relire plusieurs fois. Une remarque : un texte ainsi informatif serait une catastrophe dans un argumentaire produit, qui doit être beaucoup plus redondant pour être mémorisé et compris. Mais nous nous égarons ! Qui a dit qu'il s'agissait d'un texte commercial ? Les autorités n'ont rien à vendre, puisqu'elles peuvent imposer.

Tentons maintenant de classer la charte à l'aide de 4 critères présents dans toute relation :

Premier critère : le degré d'abstraction
Pour donner un exemple, ce degré d'abstraction est très élevé dans les discours politiques, même ceux pour lesquels on peut être amené à voter, (par exemple le traité de Maastricht) et ce degré d'abstraction doit être le plus bas possible s'il s'agit d'instructions : exercices physiques, mode d'emploi d'appareils ménagers… Du moins , en théorie. Ici, nous avons affaire à un texte très concret, très près des faits, des événements et des processus. Un signe qui ne trompe pas : nous trouvons " délégué médical " 16 fois et " visite médicale ", seulement 10 fois. La charte se veut un véritable " guide d'action " pour les laboratoires et leurs délégués.

Deuxième critère : Contenu ou Relation Tout texte, toute phrase contient à la fois des éléments de contenu (de quoi on parle) et des éléments de relation (à qui l'on parle). Ici, ces deux éléments sont bien présents :
- Contenu : médicaments, documents, informations…
- Relation : interdiction, obligations, procédures…

Troisième critère : les rapports hiérarchiques Un contrat suppose souvent l'égalité entre les partenaires (on parle de symétrie en termes de communication). La charte, elle, se situe dans le cadre d'un rapport clairement hiérarchisé : c'est un texte contractuel entre un dominant et un dominé. Les termes faisant état ou évoquant cette dominance sont nombreux.

Relevons les principaux :
- commission de la transparence
- bon usage
- Afssaps
- Assurance maladie
- Recommandations
- Amm
- Respect
- Interdiction
- Abus
- Comité de vigilance …

Quatrième critère : le centre du discours Dans un texte de type relationnel, où il y a un " je ", un " tu " et un " nous ", et il faut toujours observer sur quelle partie de cette relation se centre le discours pour en comprendre bien le contenu. Ici, nous l'avons déjà vu, le " nous " est absent ; la charte est centrée sur le " Il/Ils " représentant les labos et leurs délégués.

Tout se passe comme s'il n'y avait aucune relation notable entre les signataires, ou plutôt aucune autre relation que la signature.

Les résultats sur les critères 1 et 2 font de la charte un texte redoutable : on n'utilise pas la langue de bois ni la langue de coton, et l'on a pris soin d'étoffer par des procédures relationnelles les règles imposées au contenu. Et les critères 3 et 4 montrent que : c'est un ordre. " Je ne veux voir qu'une tête " disait l'autre.

Analyse sémantique
Voici, après regroupement, les 14 principaux thèmes développés dans ce texte :
- visiteur médical 58,6 %
- médicaments /spécialité /spécialité présentée 48,3 %
- médecin(s) /corps médical /prescripteur /professionnel de santé 44,8 %
- entreprises /entreprise pharmaceutique, du médicament 41,4 %
- visite médicale 34,5 %
- informations /l'information /informer le médecin 34,5 %
- promotion /promotion des médicaments 27,6 %
- pharmacien responsable 24,1 %
- La charte 24,1 %
- indications /indications thérapeutiques /pathologie 24,1 %
- documents /documents promotionnels /listes des documents 20,7 %
- Bon usage /bonne pratique 20,7 %
- Date /signature /documents datés /signature datée 17,2 %
- commission de transparence 17,2 %

Dans ce tableau, comme dans les suivants, les effectifs sont calculés par rapport au nombre de paragraphes (29). On voit qu'il est question essentiellement du visiteur médical, dans plus de la moitié des phrases. Ce qui est la moindre des choses.

Les 6 premiers thèmes formeront les piliers du langage de la charte, comme on le verra plus loin dans l'analyse de la " carte mentale ". Outre les mots et expressions du texte, il sera intéressant de noter les principaux verbes et adjectifs présents dans la charte.

Les verbes

Devoir (17 mentions)
La notion de " devoir " est omniprésente : 17 mentions, alors que les droits sont absents de la charte.
Exemples : la charte contient les expressions suivantes :
- doit contribuer
- doit favoriser la qualité du traitement médical
- doit répondre aux critères définis
- doit tenir compte des campagnes de bon usage
- doit être conforme aux lois
- doivent être parfaitement lisibles
- doivent être présentés
- ne doit rien révéler
- doit observer un comportement
- doit recevoir l'assentiment du médecin
- doit décliner son identité
- ne doit prendre en compte que des éléments professionnels
- doit informer le médecin
- doivent faire l'objet d'une convention
- doit être exempte de tout dénigrement
- doivent être remis par le délégué médical
Il est clair que la Charte de la visite médicale, est une collection de devoirs pour les délégués médicaux sous la responsabilité de leur hiérarchie.

Assurer (13 mentions)
- assurer le bon usage
- assurer la connaissance (des médecins)
- s'assurer que la présentation orale est correcte
- s'assurer que le délégué possède les connaissances nécessaires
- s'assurer que le médecin connaît l'identité des interlocuteurs
- l'adhésion personnelle des dirigeants doit être assurée ( !)
Une bonne nouvelle : une phrase évoque de l'entreprise qui doit " assurer " la promotion de ces médicaments. On est heureux de l'apprendre.
Et aussi rassurés : les labos ont encore droit de faire la promotion de leurs médicaments. Mais on n'est pas sans remarquer que ce droit devient un devoir lui aussi. On ne dit pas :l'entreprise a le droit de faire de la promotion, mais qu'elle le doit. Comme si on disait à nos enfants : vous devez vous amuser, c'est un ordre.

Présenter (12 mentions)
Ce verbe désigne le fait de présenter les médicaments et les documents aux médecins. Utiliser (8 mentions) On utilise les informations, les documents, les aides visuelles mais on ne peut utiliser les incitations pour obtenir un droit de visite

Pouvoir (8 mentions)
Ce verbe, assez peu utilisé, ne désigne qu'une seule fois ce que " peut " la visite médicale, dans la phrase : " Le délégué médical PEUT assurer le suivi " (des études).

Les adjectifs

Médical (31 mentions)
C'est l'adjectif le plus fréquent dans le texte de la charte, à juste titre car il concerne :
- le délégué (médical) (expression la plus fréquente)
- le traitement (médical)
- le… scientifique et médical
On ne parle jamais d'informations médicales, ni même jamais d'informations scientifiques dans ce texte. C'est significatif de l'esprit de base : les laboratoires ne peuvent pas (au sens : ne sont pas capables) délivrer de l'information scientifique aux médecins.

Bon (8 mentions)
Il s'agit d'expressions telles que :
- bon usage
- bonne pratique
- bon fonctionnement
On retrouve le contexte du verbe " devoir ". L'adjectif est normatif. La charte nous présente le Bien par rapport au Mal, censé être représenté par les pratiques actuelles des labos. L'Inquisition n'est pas loin.

Responsable (8 mentions)
Dans la quasi-totalité des cas il s'agit du " pharmacien ", sinon c'est l'entreprise qui est responsable de l'application de la charte.

Scientifique (7 mentions)
Qui est scientifique dans ce texte ? surtout la qualité (des informations aux médecins) :
- les congrès
- l'évaluation
- le responsable Commercial (4 mentions)
Rassurons-nous, ce ne sont pas les labos qui sont commerciaux dans ce texte mais seulement les noms des produits. Les labos peuvent faire, certes, la promotion de leurs produits, mais il doit s'agir d'une promotion scientifique, la moins commerciale possible.

Autres adjectifs :
- économique (4 mentions)
- oral (présentation)
- règlementaire (3 mentions)

Substantifs

Nous nous contenterons ici d'analyser le contexte des 15 principaux mots et thèmes de la charte et nous avons calculé tous les couples de mots et/ou thèmes et compté dans combien de phrases-paragraphes ils sont présents ensemble (sur les 29 paragraphes relevés).
Nous avons ainsi constitué un graphe du langage de la charte ou "carte mentale".
Pour voir le graphe.
Ce graphe nous apprend quelque chose de plus que la seule analyse lexicale : il nous dévoile la structure du langage de la charte, donc d'une certaine façon des signataires de celle-ci. Même si nous savons qu'il s'agit là d'un texte maintes fois remanié, et écrit par de multiples mains, appartenant à des auteurs hétérogènes aux intérêts divergents, il n'en reste pas moins exact que la structure même du texte nous dévoilera quelques éléments instructifs parce que non-conscients.
En effet, la " carte mentale " d'une personne ou d'un groupe est toujours non-consciente, car personne ne sait exactement ce qu'il a dit, combien de fois il a prononcé tel ou tel mot, et encore moins, dans quel contexte tel ou tel mot se trouve. Une carte mentale est révélatrice de ce que les locuteurs disent, sans avoir voulu le dire de façon explicite.

Nous allons donc là très au delà du déclaratif :
- en analysant le contexte syntaxique des mots et thèmes, c'est-à-dire, en observant la nature, et la quantité des mots et thèmes accompagnant les mots étudiés
- en analysant la nature et le sens des mots et thèmes non reliés entre eux, c'est-à-dire, qui ne sont pas présents dans les mêmes phrases. Ainsi, certains termes et thèmes, pourtant fort présents dans un texte peuvent ne pas être reliés entre eux et constituer ainsi, des sous-ensembles du texte général
- en découvrant les mots et thèmes absents du texte et qui auraient pu être présents si… Dans le graphe ci-dessous, nous avons mentionné en rouge les " noyaux " du texte, soit les thèmes-pivots autour desquels tourne l'essentiel des autres thèmes.

D'une façon générale, si l'on analyse les thèmes qui sont associés aux " noyaux ", on retrouve un fort pourcentage des phrases du texte global. Nous avons, pour chaque couple de thèmes reliés entre eux, mentionné le nombre de phrases dans lesquelles nous trouvons ces deux mots ou thèmes. Les centres du discours ne font question pour personne, une simple lecture " naïve " sans analyseur de langage aurait pu nous le dire tout aussi bien : il s'agit d'un texte qui nous parle de : médecins, de laboratoires, de délégués médicaux et de médicaments.
Et nous savons déjà que l'ordre " naturel " des termes dans la chaîne de la communication est le suivant : LABORATOIRES DELEGUES MEDICAMENTS MEDECINS MALADES
A l'exception des malades qui sont hors sujet (sauf une allusion à la relation médecins - malades que le délégué médical " ne doit pas perturber "), les quatre premies thèmes sont les noyaux du graphe.

Posons-nous la question : quel est le sens donné à ces thèmes, selon la charte ? Toujours en suivant la définition de Wittgenstein selon qui " le sens d'un mot est donné par son utilisation " donc par la place qu'il occupe dans des phrases réelles, donc aussi par son contexte syntaxique. Attachons-nous aux différences de sens des thèmes-noyaux et faisons état de quelques découvertes cachées à l'œil nécessairement naïf du lecteur.

Premier constat : Comme pour les médecins qui peuvent apprécier les délégués médicaux tout en méprisant le laboratoire qui les emploie, la charte fait un distinguo de taille entre les délégués et les labos. On voit dans ce graphe que les DELEGUES font la " PROMOTION " des MEDICAMENTS, alors que les ENTREPRISES donnent des " INFORMATIONS " aux MEDECINS en faisant de la VISITE MEDICALE (discours plus général).

Deuxième constat : Le thème - noyau MEDICAMENTS possède le contexte le plus riche : il est clairement le centre et le sujet du discours. Quant aux responsables du médicament, il est clair que ce sont les entreprises à condition qu'elles respectent le " bon usage ", sinon c'est une commission externe aux labos qui s'en chargera.

Troisième constat : Quant au PHARMACIEN RESPONSABLE, il devient le personnage principal et se trouve en prise directe avec les délégués médicaux, au détriment de la hiérarchie habituelle de ceux-ci (désignée par l'encadrement et qui doit, elle aussi, se soumettre au code de bonne conduite)

Quatrième constat : Une partie typiquement CONTENU du texte se trouve détachée du corps central du discours : celle qui concerne les DOCUMENTS à remettre aux médecins, qui doivent être datés. Les documents sont, en quelque sorte, en dehors de la relation : ils appartiennent à tout le monde et doivent se conformer à certaines règles Une fois ôtées de cette analyse les évidences et ce qui correspondait déjà aux coutumes en vigueur, ce graphe nous semble dangereux pour les labos en plusieurs points. Il semble que les DELEGUES MEDICAUX soient détachés des ENTREPRISES qui les emploient. Ils sont les seuls à pouvoir encore faire de la " PROMOTION ". Pour combien de temps ? Le souhait souterrain serait-il d'en faire des informateurs fonctionnarisés ?

La structure de ce texte nous fait comprendre que, le jour où il sera clairement interdit aux labos de faire de la promotion, la visite médicale, telle que nous la connaissons aujourd'hui, aura vécue. Le lien le plus fort relie les 2 NOYAUX : DELEGUES - MEDECINS (9 phrases). Si l'on ôte du texte ces 9 phrases pour les analyser séparément, on constate une présence plus forte du thème PROMOTION et une disparition du thème CHARTE. Le délégué fait la promotion de ses médicaments aux médecins, alors que la charte concerne son entreprise. La remarque précédente se confirme : la sémantique de la charte tente de séparer les délégués de leurs employeurs, comme s'il s'agissait d'entités séparées.

Nous y voyons le reflet du peu de cas que font la plupart des entreprises de leurs délégués.

Examinons maintenant les termes et thèmes présents dans le texte, mais absents du graphe, soit parce qu'ils sont peu souvent dits, soit parce qu'ils ne sont pas reliés aux thèmes noyaux. Certains de ces termes nous semblent particulièrement dangereux pour l'avenir des laboratoires, dans la mesure même où ils restent discrets dans cette première version de la charte.
Ce sont les termes : " interdiction ", " abus ", " vigilance "… qui laissent planer un étrange parfum de futures sanctions.
Nous disions en début de ce texte que la charte est concrète ; certes, elle décrit assez précisément ce que, dorénavant, les laboratoires doivent faire et ce qu'il leur est interdit de faire. Mais la porte reste grande ouverte sur un flou le plus total, non pas vers d'éventuelles libertés, mais plutôt sur la possibilité de construire des cages encore plus petites.
Les portes de la prison restent ouvertes, mais seulement pour y entrer.

Quels sont les thèmes absents de la charte et qui, pourtant, sont au centre de la relation de la promotion du médicament ? Cette charte oppose aux raisonnements quantitatifs des labos, une vision également quantitative de la promotion du médicament, basée uniquement sur du contenu scientifique. Elle cherche à limiter la pression dite marketing des laboratoires, et cela c'est plutôt bien, mais elle le fait en ignorant (ou en faisant semblant d'ignorer) tout de ce qui se passe réellement sur le terrain entre un médecin et un délégué. En effet, il n'est jamais question dans cette charte de la relation entre les délégués et les médecins ; et pourtant, cette relation est fondamentale, dans la mesure où elle conditionne la qualité de la visite médicale, et aussi son efficacité.

La relation entre le visiteur et son médecin sera, demain, la seule chose qui restera aux labos pour agir en promotion quand ils seront contraints de limiter la quantité de leurs efforts promotionnels.
Comment peut-on définir une relation entre deux individus en interaction ? C'est tout le dit et le non dit échangé, ce que l'un suggère, le ton, les sourires, les questions et les réponses des uns et des autres, l'humour, les dialogues sur la relation, sur aujourd'hui et demain… Et c'est par la relation, et par elle seule que nous pouvons atteindre, puis définir, enfin mesurer la qualité d'une visite médicale. Et c'est par la qualité de la visite que les laboratoires pourront encore se distinguer, tout en respectant scrupuleusement la charte. Toutes les autres voies visant à se distinguer, à se détacher des autres, à se démarquer comme disent les gens de marketing, ne pourront venir que de la création de nouvelles astuces, dévoyant encore plus et encore une fois la charte et l'esprit de celle-ci.

Mais il est clair que pour les signataires officiels, cette relation n'entre pas en ligne de compte ; elle est en dehors du problème. Pour être un bon délégué, selon les termes de la charte, il semble suffire de respecter le contenu des documents scientifiques : il suffit de devenir un simple magnétophone à pattes, porteur de messages rigides et formatés par des experts scientifiques, ne connaissant rien aux lois de la communication. Il est clair que sur ce point, respecter la charte conduirait dans les plus brefs délais à la mort de la visite médicale d'aujourd'hui.

Cette charte est la première étape vers la mort annoncée de la visite médicale de type promotionnelle ; elle ne fait aucun état de ce qui fait l'âme même de la visite, tout ce qui fait que les médecins, en règle générale, aiment bien leurs visiteurs, même quand ils sont agacés par leurs comportements commerciaux. " Relation ", voilà le grand thème absent de cette charte.
Et il nous semble extraordinairement grave que les signataires de l'industrie n'ait pas vu cette dramatique absence. A moins qu'ils n'aient pas pu ou pas su comment introduire ces concepts fondamentaux. Car la qualité, cela se laisse difficilement mesurer.

Et ce sera le grain de sable qui va gripper définitivement la machine, si les industriels signataires ne comprennent pas très vite que les solutions ne sont pas dans des aménagements du quanti, mais dans une mutation radicale passant d'un raisonnement de type " quanti " à un système basé sur des raisonnements, des processus et des objectifs de type " quali ".
Que peut-on attendre d'une charte ou d'une loi, basée sur l'ignorance totale du réel ? Ce qu'on attend de bien d'autres lois déjà pondues par nos gouvernants : qu'elle soit dévoyée, détournée, trahie… et finalement durcie par des futures lois encore plus draconiennes. Et ainsi de suite, selon un circuit vicieux bien connu. La charte considère la visite médicale comme un acte d'information pure, à sens unique et valable pour tous les médecins. Le délégué y est perçu comme un pourvoyeur de messages scientifiques et objectifs. Les délégués délivrent leurs messages et s'en vont. C'est ignorer ce qui se passe réellement dans les cabinets des médecins, c'est ignorer complètement que la visite médicale est une interaction entre deux individus bien vivants qui ne peuvent se contenter, ni l'un ni l'autre du rôle d'instruments désincarnés, de marionnettes, rôle dans lequel on voudrait les cantonner. Il n'y pas une seule visite médicale, aussi médiocre soit-elle, qui soit totalement dépourvue d'un minimum de dialogue entre les partenaires, autour du médicament ou non.
Le médecin pose des questions au délégué et le médecin, lui, n'est en rien tenu de respecter les termes d'une quelconque charte. Du moins pas encore. Par exemple une question fort commune des médecins est la suivante : " En quoi votre produit est-il supérieur aux médicaments qui existent déjà ? ".
Piège pour le pauvre délégué qui n'a plus le droit de se comparer à ses concurrents sous peine de transgresser un article de la charte. Cette partie de la visite médicale, la plus vivante et la plus fructueuse en termes d'efficacité, ne peut être légiférée et c'est tant mieux.

Car une bonne partie de l'efficacité des visites médicales provient… des visiteurs eux-mêmes. Nous savons, et tout le monde sait, que pour le même produit, certains secteurs marchent mieux que d'autres (chiffres à l'appui). Nous savons que le message produit, le contenu (seul élément dont s'occupe la charte) n'est qu'un des volets explicatifs des résultats de vente ; le deuxième volet, le principal selon nous, celui que tout le monde néglige depuis toujours, c'est le visiteur lui-même et la qualité du dialogue qu'il arrive à instaurer avec ses médecins. Cette relation fait partie de ce qu'habituellement nous rangeons dans la catégorie du qualitatif, sans trop savoir ce que cela veut dire, comment le définir, de quoi il est composé, ni, et c'est le plus grave, comment le mesurer.

Et pourtant, au fur et à mesure que les termes de la charte vont se durcir et se solidifier autour d'interdits de plus en plus contraignants, du moins, tant qu'il y aura des visiteurs, la relation délégués - médecins sera la seule chose qui restera, la seule chose qui pourra encore sauver la visite, en tant qu'outil efficace de promotion.

Mais l'intention ici n'est-elle pas de diviser pour mieux légiférer ? Car, enfin, il est pour nous évident que médecins et labos, et finalement malades aussi, peuvent être réunis dans un même système commun. Car ils ont des soucis communs et leurs intérêts sont plus convergents qu divergents. Mais ils n'ont pas l'air de le savoir. Au lieu de cela, grâce à cette charte et à ses futurs avatars, les médecins vont se positionner en juges des labos, pendant que les malades se feront les juges des médecins et que le gouvernement, à son habitude, jugera tout le monde, sauf lui-même évidemment. Chaque groupe se renfermera encore plus dans ses égoïsmes.

En effet, sur quels critères mesurer les abus ? Et qui portera la lourde responsabilité de " dénoncer " tel ou tel labo ? On voit, d'après le texte même, que chaque médecin aura, à tout instant la possibilité de dénoncer tel ou tel labo pour deux sortes d'abus : abus quantitatif de promotion (que vont devenir les réseaux multiples et les prestataires ?) abus dans la nature honteusement commerciale des arguments avancés.

Mais, sur quels critères juger ? Ce qui fait froid dans le dos avec ce comité de vigilance (pour ne pas dire de délation) c'est que, nous qui pratiquons tous les jours depuis plus de trente ans à la fois les labos et les médecins, nous savons que, malheureusement certains dirigeants de labos ne manqueront pas de chercher par tous les moyens légaux à ne pas appliquer cette charte tout en l'appliquant. Ils ont déjà commencé, et, par leurs mauvaises pratiques, ils donneront prétexte aux inquisiteurs de punir l'ensemble de la profession Il existera même peut-être quelques médecins prêts à dénoncer tel ou tel labo, téléguidés par un concurrent, parfois moyennant finances.

C'est ainsi que l'on verra des gens dénoncer une mauvaise pratique à l'aide d'une autre mauvaise pratique ! C'est un des effets pervers bien connu de toutes les lois coercitives.

Une souscription est ouverte jusqu'à la parution du livre. Il sera vendu en librairie au prix de 32 € (port offert) et l'e éditins ULRICH le prosposent en souiscription au prix de 18 €.
Pour le commander, voir le site des éditions ULRICH.

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